אני לא כלב

En français dans le texte : je ne suis pas un chien.

On nous le dit à l’Agence Juive : l’Alyah c’est difficile. Je le savais avant de partir, on ne m’a pas prise en traître. Après un peu plus d’un an ici, mon bilan professionnel n’est pas loin de ce qu’on pourrait qualifier de décourageant. Résumé des épisodes précédents :

Avril 2015 : mon premier job dans une agence web marketing francophone. J’écris, je traduis, je publie, je poste beaucoup sur Facebook, je corrige des fautes, j’interviewe des gens. Je suis assez mal payée (32 shekels de l’heure) mais j’ai un avantage considérable : ma boss. Elle valorise mon travail, m’encourage, m’admire même. C’est pas un peu trop ? Ah si, en fait c’est même beaucoup trop. Sous des dehors maternels et protecteurs, ma chef est en réalité une psychopathe qui se met à mal me parler dès qu’elle a trouvé sa nouvelle protégée. Remake de “Harry un ami qui vous veut du bien”, messages à 23h sur Facebook et regards chelous en option. Merci mais non merci.

Août 2015 : serveuse dans une salle de mariages. Mets un pantalon noir, des chaussures noires, fais-toi un chignon, écoute le mec qui hurle des ordres et obéis. Nettoie les couverts avec des lingettes pour bébé, pique des sushis au buffet, sois aimable avec les invités pour espérer gratter un pourboire, ne fais pas tomber ton plateau. Cours d’une table à une autre, apporte des litres et des litres de Coca Zéro à ces Français imbuvables, souris, encore et encore. Ne tombe pas. Ne craque pas. A minuit tu auras terminé et tu ramasseras ta paye. 30 shekels de l’heure et un petit supplément quand ce sont des Russes ou des Américains. Pas de fiche de paye, pas de virement bancaire, mets l’oseille dans la poche de ton pantalon noir et tire-toi. Quand tu en auras marre de te faire humilier par une invitée odieuse, tu auras toujours la possibilité de dire non la prochaine fois qu’on t’appellera. Bonjour, je ne suis pas là, ne laissez pas de message. Biiiiip.

Octobre 2015 : le *** recherche un traducteur ! La chance de ma vie ! Je donne tout, tout, tout. Je dois traduire un article en guise de présélection. Je déchire tout. Normal, traductrice c’est mon boulot. J’ai un joli diplôme qui le dit. Un e-mail un soir me dit “Appelez-moi à telle heure”. A l’heure dite, j’appelle. Tonalité. Et puis ça sonne. Et répondeur. Pourquoi elle ne répond pas ? Ah, mais elle m’a envoyé un e-mail… “C’est vous qui m’avez appelée”. A ce moment, j’aurais dû d’emblée comprendre que ma future boss était complètement conne. Mais j’étais aveugle. On commence. Travail à la chaîne. A la maison. Pas de contact avec l’équipe. Mi-temps à 40 shekels de l’heure. Je traduis non-stop comme une machine avec juste 30 minutes de pause dans ma journée. On me dit d’aller plus vite. On me demande de traduire une tribune de huit pages en deux heures. Quand je dis que c’est impossible, on me suggère d’utiliser Google Translate, les autres traducteurs (sic) de l’équipe le font. J’achève ma période d’essai et je me casse. “Bonne” ça s’écrit pas avec un putain de C.

Décembre 2015 : une agence de traduction recherche des chefs de projet. Ah, ça je sais faire aussi ! Premier entretien au téléphone : nickel. Deuxième entretien en face à face : ça passe. Troisième et dernière étape : simulation d’une journée de travail grâce à un jeu de rôle via Skype. Et là, c’est le drame. En gros, ma mission consiste à recevoir trente mille demandes de traductions par jour, de chercher un traducteur ad-hoc pour chaque demande, négocier les prix, les délais, ménager les clients comme les traducteurs, essayer de répondre en temps et en heure, parfois faire appel à plusieurs traducteurs pour faire une seule traduction en plusieurs parties (oui, ça fait gagner du temps. L’uniformité ? On s’en bat les reins). Et à quel moment je relis ? A quel moment je mets en application mes compétences ? Jamais ? Ah, ok. Il fallait l’écrire, sur votre annonce, que vous cherchiez juste une baby-sitter. Je ne prends même pas la peine de signer un contrat, je rentre vite chez moi après avoir dit que ça n’allait pas être possible.

Janvier 2016 : et si je tentais ma chance comme journaliste dans un magazine ? Celui-ci a l’air sympa. Il est fun et plutôt agréable à lire. Bon, il y a quelques fautes. Mais je pourrai devenir relectrice aussi du coup, non ? J’ai plein d’idées. Rendez-vous avec le rédac’ chef, un type très cool. Il m’annonce qu’il n’embauche pas (au moins c’est clair) et que je dois être free lance si je veux espérer toucher 200 shekels pour un article. Sauf qu’il ne veut même pas d’articles, il veut surtout des brèves pour son site internet. Des brèves, des brèves et encore des brèves. C’est ça qui génère du trafic. Et puis il y a des pubs en ligne. Ah, la pub en ligne, les annonceurs… C’est important ça ! On a besoin d’eux ! Pardon, on s’égare. Alors une brève c’est 200 mots et une image libre de droits, ça se pond et se livre par pack de dix et c’est payé 300 shekels. Donc si je comprends bien, je récupère des actus de sites américains, je les plagie honteusement, je cherche des photos et je touche même pas 70 euros pour tout ça ? Torchez-vous avec votre canard, les mecs, et étouffez-vous avec vos fautes d’orthographe de niveau CE2.

Février 2016 : Prof. Voilà un métier qui me va. Steph me dit qu’elle me voit bien dans cet uniforme-là. Je suis patiente, je suis pédagogue, j’explique bien et j’ai un bon contact avec les gens. Quand j’étais ado, j’enseignais le français aux jeunes enfants d’ambassadeurs. Quand j’étais adulte, j’enseignais les réseaux sociaux aux ingénieurs chez Alcatel-Lucent. Aujourd’hui, c’est le *** que j’ai dans le viseur. Une référence, mieux, un rêve ! Prof d’anglais pour des Israéliens. Je me vois déjà en classe. Il faut faire de la conversation et de la grammaire. Les gens lèvent la main, je dis oui, ils parlent, je les corrige en écrivant la bonne formule au tableau. Je suis leurs progrès, leur évolution. Un premier entretien au téléphone. Puis un deuxième à Tel Aviv en face à face où j’apprends que je serai payée 30 shekels de l’heure pour travailler dans des conditions de call center. Par shifts de cinq heures, de 7 heures du matin à midi ou de 17 heures à 22 heures, je me mets face à un ordi. J’ouvre un fichier avec les gens que je dois appeler. J’ai leur nom, numéro, tout. J’appelle. On parle un quart d’heure. Je raccroche. J’ai cinq minutes pour rentrer dans le système informatique les erreurs, les améliorations et autres détails importants. Et je repars pour un quart d’heure avec une nouvelle personne. Et ainsi de suite jusqu’à ce que mon shift soit terminé. Hier la recruteuse m’a appelée pour me dire que j’étais une excellente candidate et que je commençais si je le souhaitais la semaine prochaine. Mais avant même de m’engager, de devenir folle et de devoir démissionner, j’ai annoncé que je n’étais pas intéressée et j’ai décliné. En langage familier, ça s’appelle un vent. Ou un râteau.

Voilà donc mon parcours. Voilà où j’en suis aujourd’hui. Je passe sur mes saugrenus entretiens pour des postes d’assistante ou de secrétaire. Pas pour moi. Je continue mes recherches de boulot majoritairement sur Internet. Mes perspectives sont, pour le moment, assez obscures. Me mettre à mon compte est une solution que j’ai considérée mais qui occasionne trop de frais. Alors j’épluche les annonces comme on épluche des légumes. Inlassablement et patiemment, avant ébullition.

Je considère – tout à fait objectivement – que mon parcours professionnel est tout ce qu’il y a de plus valable. J’ai des compétences linguistiques solides, je sais écrire, gérer des projets, je suis à l’aise sur le web, je sais communiquer parfaitement à l’écrit et à l’oral, je suis rigoureuse, ordonnée, professionnelle, ponctuelle, j’ai le sens du détail et la culture du travail bien fait, je m’adapte rapidement. Je suis SERIEUSE. Je ne suis pas une sous-douée. Je ne suis pas un chien. Et j’ai besoin d’un job. Est-ce trop demander ?

 

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