Ma deuxième maman

Quand j’étais en CE2 à Rosny-sous-Bois, j’ai eu pendant un an la maîtresse la plus méchante qui puisse exister sur Terre, Madame Colomb. Elle avait un regard dur et elle nous engueulait dès que le moindre prétexte se présentait. Un jour je lui avais fait un dessin qu’elle avait accepté et, pendant un moment où nous étions occupés à faire un exercice, je l’avais vue mettre mon chef-d’oeuvre à la poubelle. J’étais traumatisée. Je crois même que j’avais pleuré en rentrant à la maison tellement j’étais affectée.

Mais revenons en 2015.

Lors de mon deuxième jour ici, nous avons eu des tests de niveau à effectuer afin de déterminer dans quelle classe nous allions être répartis. Ce jour-là je m’étais réveillée très en retard et j’étais descendue dans une salle au hasard, échevelée, paniquée, en pyjama et les yeux encore embrumés. Une prof était assise à un bureau. Elle était petite, menue, avait des cheveux noirs coupés au carré et des lunettes. Je lui ai dit bonjour en hébreu et elle m’a donné la feuille en m’expliquant la marche à suivre en anglais. Je me suis assise à une table et ai essayé de déchiffrer ce qui était marqué mais les connexions neuronales n’ont pas voulu se faire, je ne comprenais pas un traître mot. J’étais incapable de faire quoi que ce soit alors je suis retournée voir la prof. Je lui ai tendu mon papier aussi vierge que la forêt amazonienne en m’excusant platement mais que “Ani lo mévina kloum” (c’est-à-dire “Je ne comprends rien”). Dans ses yeux j’ai vu un peu de surprise et une bonne dose d’incompréhension, le tout saupoudré de beaucoup de mépris. Je me suis sauvée, la queue entre les jambes, en priant pour ne pas avoir cette prof qui n’avait vraiment pas l’air sympa du tout.

Dans ma première classe, j’avais une très gentille prof qui s’appelait Sharon mais que j’ai dû quitter prématurément. Et quand j’ai découvert ma nouvelle classe, comme par hasard je me suis retrouvée avec la fameuse prof de ce jour terrible du test raté. J’ai pensé que c’était vraiment pas de bol mais je me suis dit que ce n’était pas une raison pour renoncer et retourner au niveau d’en-dessous. Alors en avant pour suivre les cours de Tali, puisque c’était son prénom.

Finalement ce n’était pas si terrible. En plus elle avait l’air bien. Elle allait vite mais de manière agréable. Elle nous faisait beaucoup répéter des phrases et des mots en battant la mesure avec ses mains ou avec ses pieds. Elle était toujours énergique, dynamique, même quand elle était crevée ou malade. Attentive quand quelqu’un ne comprenait pas, elle reprenait son explication sans avoir l’air de trouver ça insupportable. Elle était très patiente et très pédagogue. Elle parlait parfois de son fils qui est à l’armée et pour qui elle se fait du souci. Je commençais à la trouver humaine. Comme je voulais progresser dans cette nouvelle classe où j’avais tout à prouver, je me suis mise à participer à l’oral. Genre tout le temps. Je ne sais pas si elle m’a reconnue mais elle a vu que je faisais des efforts et elle avait l’air d’apprécier.

Un jour elle a expliqué un mot en anglais, ce qui est le dernier recours quand on ne comprend pas l’hébreu. Et elle a dit “Remember”. Presque instantanément, mon juke box interne s’est mis en route et j’ai dit à voix haute sans même le vouloir “Remember my name” et elle a enchaîné avec un “Fame!” retentissant. Ce jour-là j’ai découvert qu’elle et moi nous avions le même réflexe de chanter dès qu’un mot nous interpelle. Nous nous sommes regardées et nous avons explosé de rire. A partir de ce moment, nous sommes devenues des partenaires de chansons, entamant des refrains dès qu’une occasion se présentait. C’est une connexion qui s’est faite entre nous. La première.

Un jour pour me dire au-revoir elle m’a prise dans ses bras. Un autre jour je l’ai croisée dans un couloir et elle s’est exclamée en me voyant “Laticia !” (elle a du mal avec mon prénom) et m’a fait un bisou. Un jour elle est arrivée en cours avec des abricots secs et du chocolat pour tout le monde. Un jour elle a donné du thé chaud et un médicament à Déborah qui était malade. Un jour elle m’a fait un gros câlin avant Chabbat. Un jour elle a pris nos numéros pour faire un groupe WhatsApp avec tous les gens de la classe. Un jour elle nous a montré une photo de ses enfants.

Et un jour je me suis rendu compte que ce n’était pas une prof d’hébreu que j’avais trouvée mais une deuxième maman. Tous les matins je suis heureuse de la voir. Elle nous fait cours avec dévouement, elle a toujours un petit mot gentil quand elle voit qu’on a du mal. Même quand elle engueule Yoni parce qu’il dort sur sa table, elle le fait avec humour. Quand on dit une bonne réponse, elle est aussi contente que si elle venait de gagner au Loto. Elle a avec nous cette attitude protectrice et bienveillante dont seule une mère sait faire preuve avec ses enfants. Elle nous encourage, nous aide, elle nous apprend des chansons le jeudi midi quand la semaine est presque finie et qu’on a plus le courage de rien faire. Hier c’était son anniversaire alors on lui a organisé une fête surprise. Quand elle nous prépare un contrôle, elle nous en parle comme si elle nous avait préparé une soupe.

Aujourd’hui je suis contente d’avoir changé de classe et d’avoir trouvé une nouvelle maman et j’espère une chose : ne pas progresser trop (ni trop vite) pour ne pas quitter Tali.

Advertisements

One thought on “Ma deuxième maman

  1. Oh je suis trop contente. 🙂 Elle te met du baume au coeur tous les matins et quoi de mieux que chanter (clin d’oeil à Marine).
    Très très bon article.

    Liked by 1 person

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: