Gouffre affectif

Trois semaines que je suis ici et j’ai l’impression que j’y suis depuis des années. C’est drôle mais j’ai l’impression que le gouffre affectif qui s’est creusé au moment où j’ai quitté mes parents, mes sœurs et mes amis était tellement immense que je me suis sentie obligée de le remplir très rapidement. D’ailleurs tout le monde fait la même chose. Ici, nous sommes tous dans le même cas : nous avons tous notre propre gouffre que nous portons comme un sac, en bandoulière avec nos livres d’hébreu. Nous le comblons comme nous pouvons en envoyant des messages à nos proches (qui ne sont plus proches du tout géographiquement parlant), en parlant via FaceTime, Skype et WhatsApp (non, ce billet n’est pas sponsorisé). L’instantanéité des communications rend les choses plus naturelles et réchauffe nos cœurs mais la réalité reprend ses droits sitôt la conversation terminée.

La réalité, ce sont nos nouveaux copains de classe, ceux avec qui on partage notre chambre et nos repas. Peu à peu, on commence à connaître tout le monde, comme dans une colonie de vacances. On reçoit des friend requests sur Facebook quasiment tous les jours. On se croise dans les couloirs, on se fait une bise ou un câlin, on se raconte nos progrès, on fait une pause dehors en se plaignant de l’humeur d’une prof… Avec le temps, on se découvre des affinités qu’on n’aurait même pas soupçonnées avec une personne à qui on n’avait jamais dit bonjour avant et qui s’est juste retrouvée à l’arrêt de bus au même moment. C’est comme ça, en ratant le 78, que j’ai fait connaissance avec Marina, une fille russe qui est dans ma classe mais avec qui je n’avais pas forcément envie de parler. C’est une des meilleures élèves et je la trouvais un peu froide. En discutant avec elle, je me suis rendu compte que nous avions le même âge et qu’elle était aussi traductrice indépendante. Résultat : maintenant c’est une bonne copine avec qui je m’entends très bien et avec qui j’aime faire mes devoirs l’après-midi après les cours.

Je ne parle pas de ma coloc’ Steph qui est devenue bien plus que celle avec qui je partage ma chambre. Le matin on se réveille en même temps. On est trop crevées pour parler mais on communique avec nos yeux de zombies pour se dire qu’on aimerait bien dormir encore une heure ou deux. On fait la cuisine ensemble, elle m’aide à faire mes devoirs et me rassure, je lui fais écouter mes chansons, on sort en ville pour faire nos courses, on fait du sport toutes les deux, on se prend en photo en train de se goinfrer de crêpes au Nutella, on se met le même sérum sur le visage et on se couche à 22h30 en se disant que c’est quand même une chance d’avoir toutes les deux le même rythme de grand-mère. Moi qui vivais seule depuis 2009 et qui me demandais comment j’allais m’adapter à la vie en cohabitation, je me sens seule quand elle n’est pas là et je me surprends à lui envoyer des messages larmoyants où je lui dis qu’elle me manque. Grâce à elle, mon gouffre affectif est un peu moins profond.

Mais malgré toute l’affection que je reçois et que je donne ici, malgré les rencontres que je fais chaque jour, malgré l’incroyable chaleur humaine qui règne et la bonne ambiance qu’on peut trouver dans chaque pièce du centre, le gouffre est quand même présent, invariablement, inévitablement. Vous me manquez.

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